Irrigation et emploi en Afrique subsaharienne : un potentiel immense à débloquer
En Afrique subsaharienne, le développement de l’irrigation est présenté depuis des années comme un levier stratégique pour améliorer la productivité et la production agricole. Au-delà des gains en productivité, le développement de cette pratique agricole est susceptible de stimuler l’emploi.
La conversion durable de toutes les zones agricoles pluviales identifiées en surfaces irriguées dans les limites des ressources en eau disponibles, pourrait générer environ 245 millions d’emplois à l’échelle mondiale, selon un rapport publié par la Banque mondiale en mars 2026. Intitulé « Nourish and Flourish: Water Solutions to Feed 10 Billion People on a Livable Planet », le document précise que 90 % de ce potentiel de création d’emplois, soit près de 218 millions, est réalisable en Afrique subsaharienne.
L’irrigation permet en effet de passer d’une agriculture pluviale à faible rendement à une agriculture plus intensive et orientée vers le marché. En milieu rural, l’irrigation crée davantage d’emplois durant la saison sèche, une période où les opportunités de travail sont généralement limitées. Elle nécessite davantage de main-d’œuvre par hectare dans des systèmes traditionnels (Canaux gravitaires, Bassins et retenues d’eau, etc…) et plus de compétences techniques dans des systèmes modernes (goutte-à-goutte et aspersion) pour la gestion de l’eau.
Le potentiel de création d’emplois s’explique aussi par les gains de productivité associés à l’irrigation. En sécurisant l’accès à l’eau, celle-ci réduit la dépendance aux aléas climatiques, augmente les rendements et permet d’intensifier les cycles de production, avec plusieurs récoltes par an dans certains cas. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime en effet que les terres cultivées irriguées dans le monde sont 3,2 fois plus productives en valeur que les terres pluviales, et qu’en moyenne leur rendement est de 76 % supérieur.
Au-delà des exploitations agricoles, l’irrigation s’inscrit aussi dans un contexte d’émergence d’un véritable marché de services autour de la gestion de l’eau, mobilisant une diversité d’acteurs privés en amont et en aval de la chaîne de valeur. « Cette transition génère de nouvelles opportunités d’emploi tant dans les activités agricoles que non agricoles liées à l’agriculture irriguée et aux chaînes de services de la gestion de l’eau agricole (AWM), incluant un rôle croissant des petites et moyennes entreprises dans la fourniture d’équipements d’irrigation, leur installation, leur maintenance et les services de conseil », souligne le rapport.
Si la Banque mondiale ne détaille pas explicitement les raisons pour lesquelles le potentiel de création d’emplois lié à l’irrigation en Afrique subsaharienne est aussi élevé, plusieurs facteurs permettent néanmoins d’en comprendre les ressorts.
On sait par exemple que le continent est la région du monde où le recours aux pratiques d’irrigation est encore le plus faible. D’après la FAO, seulement 6 % des terres cultivées en Afrique en 2023 étaient équipées pour l’irrigation, contre un taux de 23 % à l’échelle mondiale.
Pour cause, les coûts importants qu’engendre l’irrigation. « Sur le plan financier, l’infrastructure et l’équipement nécessaires pour acheminer l’eau vers les champs demandent de lourds investissements. Les coûts d’utilisation et d’entretien sont également relativement élevés par rapport à ceux de l’agriculture pluviale », explique l’organisation onusienne dans un rapport publié en 2025.
En outre, le potentiel d’irrigation reste encore largement sous-exploité sur le continent. Dans une analyse de l’irrigation agricole dans la région du Sahel publiée en 2025, la Banque mondiale soulignait par exemple que les ressources en eau disponibles dans 6 pays de la région, à savoir le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et le Tchad peuvent permettre d’irriguer entre 3,18 et 4,36 millions d’hectares agricoles.
En comparaison, seulement 845 000 ha de terres agricoles sont actuellement irrigués selon les dernières données compilées par l’institution financière, ce qui représente moins de 30 % du potentiel d’irrigation évalué.
Ce que recommande la Banque mondiale
Pour accélérer une irrigation inclusive et durable aussi bien en Afrique que dans d’autres régions du monde, la Banque mondiale préconise par exemple une réorientation des dépenses publiques agricoles, en particulier des subventions, vers des investissements dans l’irrigation durable, afin de maximiser les retombées en termes de productivité, d’emplois et de résilience climatique.
« Les données provenant de 90 pays montrent que les dépenses totales de soutien à l’agriculture ont atteint 663 milliards de dollars américains en 2023. Environ 490 milliards correspondaient à des dépenses publiques, dont seulement 27 milliards ont été consacrés à l’irrigation », peut-on lire dans le rapport.
L’institution financière indique aussi que le développement de l’irrigation menée par les agriculteurs (FLID) représente une opportunité majeure pour accélérer l’expansion de l’irrigation, notamment grâce à l’apport du secteur privé. Il s’agit d’un processus par lequel les agriculteurs, individuellement ou collectivement, prennent l’initiative de mettre en place, d’améliorer ou de développer l’agriculture irriguée. « Le FLID offre un modèle reproductible pour autonomiser les petits exploitants en tant qu’acteurs de la sécurité alimentaire, lorsque les conditions sont réunies, notamment grâce à des sources d’eau facilement accessibles et à la possibilité de mobiliser leurs propres investissements en capital », explique la Banque mondiale.
Alors que l’agriculture représente déjà environ 60 % des emplois en Afrique, le développement de l’irrigation pourrait ainsi renforcer son rôle dans le marché du travail, tout en contribuant à la transformation structurelle des économies rurales et à une meilleure résilience face aux chocs climatiques.
Source : Agence Ecofin
