Journée de l’Afrique : De l’AMALAN à l’AES, la révolution linguistique sahélienne est en marche
À l’occasion de la Journée internationale de l’Afrique, l’organisation Perspectives Sahéliennes, en partenariat avec l’agence African Initiative, a réuni un panel d’experts à Bamako le lundi 25 mai 2026. Autour du thème « Langues nationales et renforcement de la souveraineté des pays de l’AES », les débats ont mis en lumière le rôle central du multilinguisme dans la refondation politique du Mali et l’intégration de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Parmi les intervenants clés figuraient la direction de l’Académie Malienne des Langues (AMALAN) — représentée par son directeur, le Dr Adama Diokolo Coulibaly, et son Secrétaire général, M. Sékou Traoré. Le spécialiste du fulfuldé M. Salah Sow, ainsi que le Pr Artem Davydov, enseignant-chercheur à l’Université d’État de Saint-Pétersbourg (Russie), ont également enrichi les échanges.
Un tournant institutionnel et décolonial au Mali
Le paysage institutionnel malien vit une transformation majeure. L’adoption de la loi organique d’avril 2025, dans le sillage de la Constitution de 2023, a élevé treize langues nationales au rang de langues officielles. Cette décision historique relègue le français au statut de langue de travail.
Portée par l’AMALAN, cette réforme rompt définitivement avec le modèle hérité de 1962. L’objectif de cette transition est triple :
. Décentraliser le pouvoir politique et administratif.
. Décoloniser les esprits et les institutions publiques.
. Restituer aux citoyens leur souveraineté cognitive en rapprochant l’administration du peuple.
Les trois piliers de la refondation nationale
Selon le Dr Adama Diokolo Coulibaly, ce renouveau identitaire (le Malikura taasira) et ce multilinguisme fonctionnel s’appuient sur trois axes stratégiques :
. Le cadre constitutionnel : L’article 31 de la Constitution consacre les langues locales pour bâtir une gouvernance de proximité, notamment dans l’éducation de base et la justice.
. Le dialogue inclusif : Face aux impasses diplomatiques, les autorités misent sur les langues locales pour mener un dialogue inter-malien direct et rassembleur.
. Les leviers culturels et médiatiques : Inspiré de l’héritage de Modibo Keïta et soutenu par des médias comme l’ORTM, ce sursaut stimule la cohésion sociale et le développement endogène. Le fulfuldé : un levier stratégique, diplomatique et sécuritaire
Pour M. Salah Sow et M. Sékou Traoré, l’officialisation de langues comme le fulfuldé dépasse largement les frontières du Mali. Elle s’articule autour de trois dimensions :
. Unité et diplomatie : Parlé du Sénégal au Tchad, le fulfuldé incarne le pulaaku (code moral de dignité) et sert de pont culturel entre les peuples.
. Économie et pastoralisme : Cette langue transfrontalière facilite grandement le commerce et la gestion des ressources au sein de l’espace AES.
. Stabilité sociale : Elle s’impose comme un rempart efficace contre la désinformation grâce au réseau des radios locales de proximité.
Les défis de la transition et l’intégration de l’AES
Si le multilinguisme est un atout pour l’unité, son application administrative au quotidien impose de grands défis technologiques et financiers :
. Gestion politique : Veiller à l’équilibre pour éviter les tensions identitaires entre les différentes communautés.
. Moyens logistiques : Financer massivement la traduction des textes officiels, la formation des agents publics et l’édition scolaire.
. Modernisation numérique : Développer des logiciels, des claviers adaptés et des contenus scientifiques en langues locales.
Une vision linguistique sous-régionale pour le Sahel
Loin d’exclure le français — qui reste un outil utile pour l’international —, cette politique cherche une complémentarité. Le partage de langues transfrontalières comme le bambara/dioula, le fulfuldé et le tamasheq entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger devient ainsi le nouveau moteur de la coopération sécuritaire et de l’intégration économique du Sahel.
Aissetou Cissé
