Dans cet entretien accordé à APA en marge du Forum africain sur les systèmes alimentaires (AFSF) tenu à Diamniadio, à une trentaine de kilomètres de Dakar la semaine dernière, Alain Sy Traoré, directeur de l’agriculture et du développement rural à la Commission de la Cédéao, revient sur les priorités régionales en matière de financement agricole, les mécanismes d’appui aux jeunes entrepreneurs, et les perspectives d’intégration économique dans l’espace ouest-africain.
Quel est le rôle de la Cédéao dans ce sommet et comment s’inscrit-il dans votre stratégie régionale de financement agricole ?
Le Forum africain sur les systèmes alimentaires est un rendez-vous majeur qui réunit chaque année les principaux bailleurs, innovateurs et acteurs du secteur agricole. Cette édition, organisée au Sénégal, pays membre de la Cédéao, nous offre une opportunité stratégique. Nous sommes ici pour renforcer notre réseau avec les partenaires techniques et financiers, partager nos expériences sur la mise en œuvre de l’ECOWAP – notre politique agricole régionale – et apprendre des autres initiatives africaines. Ce forum est aussi un levier pour mobiliser des ressources complémentaires à notre prélèvement communautaire, qui reste limité face aux ambitions du secteur.
Quels instruments la Cédéao met-elle en place pour faciliter l’accès des jeunes aux financements agricoles ?
Les jeunes sont au cœur de notre stratégie. Nous avons trois dispositifs principaux. D’abord, la Banque d’investissement et de développement de la Cédéao (BIDC), qui propose des crédits à long terme. Ensuite, le Fonds régional pour l’agriculture et l’alimentation, qui finance des projets via des subventions, des prêts ou des prises de participation. Enfin, nous investissons chaque année plus de 2,5 millions de dollars pour former entre 3 000 et 3 500 jeunes aux métiers de l’agribusiness. La connaissance est le premier capital pour entreprendre.
Comment harmonisez-vous les politiques agricoles entre les États membres pour créer un environnement favorable à l’investissement ?
L’harmonisation régionale est essentielle. Nous nous appuyons sur les réussites nationales pour élaborer des règlements communs, comme le règlement semencier ou l’homologation des pesticides, qui facilitent la libre circulation des produits agricoles. Le mécanisme de certification d’origine permet, par exemple, à un jeune entrepreneur sénégalais de vendre son miel ou son jus de mangue sur tout le marché ouest-africain sans barrières douanières. C’est une incitation forte à l’investissement.
Quels partenariats développez-vous avec les institutions financières pour débloquer les financements destinés aux jeunes agriculteurs ?
Outre la BIDC, nous collaborons avec des banques locales et des institutions comme la Banque africaine de développement. Mais les banques commerciales restent orientées vers le profit, et nous n’avons pas de pouvoir sur les taux d’intérêt. L’absence de monnaie commune limite notre capacité à mener une politique monétaire favorable à l’agriculture, contrairement à des pays comme le Nigeria, où la Banque centrale impose des taux préférentiels pour les filières agricoles.
Pouvez-vous évaluer l’impact de vos programmes sur la création d’emplois pour les jeunes ?
Nous avons plus de 20 programmes régionaux en cours. Le Programme de résilience des systèmes alimentaires (FSP), doté de 1,35 milliard de dollars, vise à toucher plus de 5 millions de producteurs dans 8 pays, avec une extension prévue à l’ensemble des États membres. D’autres initiatives, comme les cantines scolaires ou les appels à propositions dans les filières lait, viande ou transformation, permettent à des jeunes porteurs de projets d’obtenir des subventions allant jusqu’à 400 000 dollars. Chaque projet est évalué sur son potentiel de création d’emplois.
La question de la monnaie unique revient souvent. Est-ce une priorité pour la Cédéao dans le contexte agricole ?
C’est une préoccupation majeure. Une monnaie commune faciliterait les transactions, réduirait les coûts et renforcerait l’intégration économique. Aujourd’hui, les conversions monétaires freinent les échanges. Si nous avions l’éco, un entrepreneur pourrait vendre ses produits au Nigéria ou au Ghana sans contraintes de change. C’est un chantier porté par nos chefs d’État, avec une échéance fixée à 2027. Ce serait un tournant décisif pour notre secteur.
Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs et partenaires du secteur agricole ouest-africain ?
L’agriculture ouest-africaine a besoin d’un financement adapté à ses ambitions. Nous avons les idées, les jeunes ont l’énergie, il nous faut maintenant les moyens pour transformer notre potentiel en prospérité partagée.
Source : ARD/ac/Sf/APA
