Une grossesse peut se dérouler normalement et pourtant se terminer par une urgence vitale en quelques minutes. L’hémorragie du post-partum (HPP) constitue l’une des complications les plus redoutées après l’accouchement. À travers trois témoignages et les éclairages de spécialistes, Globe Santé+ ( orbiteinfo.com, partage à leur demande) revient sur cette urgence obstétricale, ses causes, ses conséquences sur la mère et le nouveau-né, ainsi que les défis de sa prise en charge au Mali.
Une grossesse bien suivie, puis l’urgence
À 25 ans, Assétou Coulibaly avait effectué normalement ses consultations prénatales
jusqu’au terme de sa grossesse. Un mercredi, vers 3 heures du matin, les contractions commencent.
Avant de rejoindre une structure sanitaire, un délai s’installe. Elle se rend finalement
dans un centre de santé communautaire avant d’être orientée vers l’hôpital. Une
échographie réalisée en urgence révèle alors une hémorragie interne.
Assétou survit. Son histoire illustre cependant une réalité importante : un suivi prénatal normal ne permet pas d’exclure totalement la survenue d’une complication aiguë au moment de l’accouchement.
Deux familles confrontées au drame
Pour Boubacar Sanogo, l’accouchement s’est transformé en drame familial. Il a perdu son
épouse ainsi que leur nouveau-né. Une évacuation vers Sikasso avait été nécessaire,
dans un contexte où les difficultés d’accès et de déplacement peuvent compliquer les
urgences obstétricales.
Son récit met en lumière l’importance du facteur temps : entre l’apparition d’une
complication, la décision d’évacuer et l’arrivée dans une structure disposant des moyens
nécessaires, chaque délai peut peser sur le pronostic.
Bintou Poudjougou, grand-mère endeuillée, raconte quant à elle la disparition de sa
belle-fille après un accouchement prématuré à sept mois. Environ une semaine après
l’accouchement, la jeune femme commence à souffrir de vertiges et de douleurs
abdominales. Son état se dégrade jusqu’à la perte de connaissance et au décès. Le bébé
survit.
Trois récits différents, mais une même réalité : lorsqu’une hémorragie survient, la
rapidité de la réponse médicale est déterminante.
Pr Ibrahima Tékété : une urgence qui peut survenir malgré un
suivi normal
Pour le Pr Ibrahima Tékété, gynécologue-obstétricien, l’hémorragie du post-partum peut survenir même lorsque la grossesse et les examens prénatals se sont déroulés normalement.
Les principales causes sont classiquement regroupées autour des « 4 T ».
Le premier est le tonus, notamment l’atonie utérine. Après la délivrance, l’utérus ne se
contracte pas suffisamment pour comprimer les vaisseaux sanguins, ce qui peut
provoquer une perte importante de sang.
Le deuxième est le tissu, notamment lorsqu’une partie du placenta ou des membranes
reste dans l’utérus.
Le troisième est le traumatisme, qui comprend les déchirures du col, du vagin ou du périnée, ainsi que certaines complications plus graves comme la rupture utérine.
Enfin, la thrombine renvoie aux troubles de la coagulation.
Le spécialiste insiste également sur la nécessité de reconnaître rapidement les signes d’alerte : saignement important ou persistant, pâleur, vertiges, sueurs, accélération du
pouls, baisse de la tension artérielle ou altération de la conscience.
La prise en charge doit alors être immédiate et adaptée à la cause du saignement. Elle
peut notamment associer des médicaments favorisant la contraction de l’utérus, le
contrôle des lésions obstétricales, la prise en charge d’une éventuelle rétention
placentaire, la réanimation et la transfusion sanguine lorsque nécessaire. Dans les
situations les plus graves, des interventions spécialisées ou chirurgicales peuvent être
nécessaires.
Au Mali, le facteur temps reste un enjeu majeur
Une urgence obstétricale ne dépend pas uniquement de la disponibilité d’un médecin ou
d’une sage-femme. Elle dépend de toute une chaîne de soins.
L’éloignement géographique, les difficultés de transport et d’évacuation, les délais de
référence vers une structure disposant d’un plateau technique adapté et la disponibilité
des produits sanguins peuvent compliquer la prise en charge.
Les contraintes financières et le retard dans la reconnaissance de la gravité de la
situation peuvent également contribuer à retarder l’accès aux soins appropriés.
La capacité à détecter rapidement, stabiliser et transférer sans délai une patiente
présentant une HPP constitue donc un enjeu majeur.
L’OMS : détecter plus tôt et traiter plus rapidement
À l’échelle mondiale, l’OMS rappelle que les hémorragies liées à la grossesse et à
l’accouchement représentent environ 27 % des décès maternels. Elles constituent ainsi
l’une des principales causes de mortalité maternelle. L’OMS estime également que
l’hémorragie du post-partum entraîne environ 70 000 décès chaque année.
Les recommandations internationales ont récemment évolué vers une détection plus
précoce et une intervention plus rapide.
En octobre 2025, l’OMS, la Fédération
internationale de gynécologie et d’obstétrique (FIGO) et la Confédération internationale
des sages-femmes (ICM) ont publié des recommandations consolidées consacrées à la
prévention, au diagnostic et au traitement de l’HPP.
Ces recommandations soulignent notamment que de nombreuses hémorragies peuvent
survenir sans facteur de risque identifiable. Elles encouragent donc une surveillance
rapprochée après l’accouchement et une mesure objective des pertes sanguines afin de
permettre une intervention précoce.
L’OMS recommande notamment une prise en charge rapide associant, selon la situation,
massage utérin, médicaments utérotoniques, acide tranexamique, solutés intraveineux,
examen des voies génitales et recours à des soins plus spécialisés lorsque le saignement
persiste.
Au Mali, une mortalité maternelle encore élevée
Les données de l’OMS indiquent qu’au Mali, le ratio de mortalité maternelle était estimé à
367,3 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2023, avec un intervalle d’incertitude
de 267,5 à 498.
Ces données donnent une dimension de santé publique aux témoignages recueillis.
Derrière les statistiques se trouvent des femmes, des nouveau-nés et des familles
confrontés à des complications pouvant évoluer très rapidement.
Quand la vie du nouveau-né est également menacée
Si l’hémorragie du post-partum représente une urgence majeure pour la mère, ses
conséquences peuvent également toucher le bébé.
Selon le Pr Amara, néonatologiste, une hémorragie maternelle sévère peut entraîner une
diminution de la pression artérielle maternelle et perturber les échanges sanguins entre
la mère et le placenta. Le fœtus peut alors être exposé à un manque important
d’oxygène.
Le
risque
majeur
est
celui
de
l’hypoxie
ou
de
l’asphyxie
périnatale,
susceptible
d’entraîner une souffrance fœtale aiguë. Lorsque la privation d’oxygène est prolongée,
elle
peut
provoquer
des
lésions
neurologiques,
notamment
une
encéphalopathie
anoxo-ischémique.
Dans certaines complications obstétricales associées à une perte de sang fœtal, le
nouveau-né peut également présenter une anémie sévère, voire un état de choc. Une
souffrance prolongée peut aussi s’accompagner d’une acidose métabolique.
La prématurité ajoute une autre vulnérabilité
Lorsque l’état de la mère ou du fœtus impose une naissance prématurée, le nouveau-né
doit en plus faire face aux conséquences liées à l’immaturité de ses organes.
La prématurité peut nécessiter une surveillance néonatale rapprochée et des soins
spécialisés, selon l’âge gestationnel et l’état clinique du bébé à la naissance.
Le témoignage de Bintou Poudjougou rappelle ainsi qu’une urgence obstétricale peut
avoir des conséquences qui dépassent la seule santé maternelle : la survie et l’avenir du
nouveau-né peuvent également être en jeu.
Un appel à l’action sanitaire
Face à l’hémorragie du post-partum, prévenir, détecter et agir rapidement doivent être
des priorités de santé maternelle et néonatale.
Cela passe par la qualité des soins prénatals et postnatals, la prévention et la prise en
charge de l’anémie, la formation continue des professionnels de santé et la capacité des
maternités à reconnaître et traiter rapidement une HPP.
Les structures de santé doivent également pouvoir disposer des médicaments essentiels,
du matériel nécessaire, de produits sanguins sécurisés et de systèmes d’évacuation et
de référence fonctionnels. L’OMS souligne d’ailleurs que toutes les femmes devraient
pouvoir accoucher dans des structures capables de prévenir, diagnostiquer et traiter
l’HPP.
Pour les familles, le message est tout aussi important : un saignement important ou
inhabituel après l’accouchement, particulièrement lorsqu’il s’accompagne de malaise,
vertiges, pâleur ou faiblesse, nécessite une prise en charge médicale urgente.
La lutte contre l’HPP ne repose donc pas sur un seul acteur. Elle implique les
communautés, les agents de santé communautaire, les sages-femmes, les médecins, les
services de référence, les banques de sang et les autorités sanitaires.
Chaque minute compte
Assétou Coulibaly a survécu. Boubacar Sanogo a perdu son épouse et son nouveau-né.
Bintou Poudjougou a vu disparaître sa belle-fille, tandis que le bébé a survécu.
Trois histoires différentes qui rappellent une même réalité : l’hémorragie du post-partum
peut frapper rapidement, et la capacité à reconnaître l’urgence et à agir sans délai peut
changer l’issue.
Prévenir les complications, renforcer les capacités des structures sanitaires, améliorer les
systèmes d’évacuation et garantir l’accès au sang et aux soins d’urgence constituent
autant de leviers pour protéger les mères et leurs nouveau-nés.
Parce qu’après un accouchement, sauver une vie peut parfois se jouer en quelques
minutes.
Aminata TRAORÉ
Globe santé+
