La visite de travail à Bamako de Vassiriki Traoré, chef du service des renseignements ivoiriens, à l’invitation du Directeur de l’Agence Nationale de la Sécurité d’État (ANSE), le Général Modibo Koné, ouvre une nouvelle perspective dans les relations entre le Mali et la Côte d’Ivoire. Au-delà des divergences politiques qui ont fragilisé leurs liens, cette mission souligne l’importance de la coopération sécuritaire face à la menace terroriste et la nécessité de préserver leurs intérêts économiques communs.
Les relations entre Bamako et Abidjan sont-elles à un tournant ? La visite de trois jours effectuée par Vassiriki Traoré dans la capitale malienne offre quand-même une occasion de relancer le dialogue entre les deux pays. Dans un contexte de méfiance persistante, ce déplacement s’inscrit dans une volonté de redynamiser la coopération entre les services de renseignement, notamment dans la lutte contre le terrorisme.
La persistance des violences terroristes au Sahel pousse les États de la région à renforcer leurs capacités d’anticipation et de coordination. Alors que le Mali reste confronté aux attaques de groupes armés, la Côte d’Ivoire demeure préoccupée par le risque d’extension de la menace vers ses régions septentrionales. Dans ce contexte, le partage de renseignements, la surveillance des frontières et la coordination des dispositifs de sécurité constituent des leviers essentiels.
Malgré leurs divergences diplomatiques, les deux pays ont des intérêts communs qui plaident en faveur du maintien de canaux de communication. En juin dernier, le ministre ivoirien de la Défense, Téné Birahima Ouattara, avait rappelé qu’aucun État ne pouvait vaincre à lui seul le terrorisme, plaidant pour une mutualisation des efforts. La visite du chef des services des renseignements ivoiriens à Bamako s’inscrit dans cette logique de coopération pragmatique.
Elle témoigne de la possibilité de faire prévaloir les impératifs sécuritaires malgré les désaccords politiques. Toutefois, sa portée dépendra de la capacité des deux parties à traduire leurs échanges en actions concrètes, notamment en matière de partage de renseignements et de prévention des menaces transfrontalières. Cette ouverture sur le plan sécuritaire intervient alors que les relations entre Bamako et Abidjan restent marquées par plusieurs années de tensions.
Les orientations souverainistes du Mali, son repositionnement diplomatique et l’évolution de ses relations avec ses partenaires traditionnels ont contribué à accentuer les divergences avec la Côte d’Ivoire, historiquement proche de la France.
L’affaire des 49 soldats ivoiriens arrêtés à Bamako en juillet 2022 demeure l’un des épisodes les plus marquants de cette crise.
Accusés par les autorités maliennes d’être des mercenaires, ils avaient été condamnés à vingt ans de réclusion avant de bénéficier d’une grâce présidentielle. Abidjan avait, de son côté, toujours affirmé que ces militaires étaient en mission pour les Nations Unies. Cette affaire a durablement ébranlé la confiance entre les deux pays. Dans ce contexte, la visite de Vassiriki Traoré offre une occasion de renouer les contacts au niveau stratégique et d’explorer des pistes de coopération sur les questions où leurs intérêts convergent.
Elle ne signifie toutefois pas que les différends sont désormais dépassés. Une normalisation durable des relations nécessitera des efforts soutenus, une volonté politique partagée et la capacité de dissocier les impératifs de sécurité des désaccords diplomatiques. Au-delà des enjeux sécuritaires, l’interdépendance économique constitue un autre facteur susceptible de favoriser le rapprochement.
Pays enclavé, le Mali dépend de plusieurs corridors pour son approvisionnement, notamment celui qui relie Bamako au port d’Abidjan. Selon les données du Port autonome d’Abidjan, le trafic de marchandises en transit vers le Mali a atteint 1,5 millions de tonnes en 2025, contre 800 000 tonnes en 2024, soit une progression de 83,1 %. Cette évolution illustre l’importance de cet axe pour les opérateurs économiques des deux pays.
En septembre 2026, des équipes douanières maliennes et ivoiriennes se sont réunies à Abidjan pour évaluer le système de gestion des marchandises en transit et adopter une feuille de route visant à améliorer le fonctionnement du corridor Abidjan-Bamako. Ces initiatives montrent que les tensions politiques n’effacent ni les intérêts commerciaux ni les interdépendances entre les deux voisins.
La fluidité du transit, la sécurité des axes de transport et la prévisibilité des échanges restent essentielles pour les entreprises, les transporteurs et les consommateurs maliens. La préservation de ce corridor représente également un enjeu économique majeur pour la Côte d’Ivoire. La visite du chef des services de renseignements ivoiriens à Bamako constitue une occasion de relancer le dialogue, mais sa portée dépendra des suites qui lui seront données.
Les échanges engagés devront se traduire par des avancées concrètes en matière de coopération antiterroriste, de sécurisation des frontières et de facilitation des échanges économiques. Entre impératifs sécuritaires, intérêts commerciaux et divergences diplomatiques, Bamako et Abidjan ont tout intérêt à maintenir des relations fonctionnelles. Les défis régionaux auxquels ils sont confrontés dépassent leurs différends et appellent des réponses concertées.
La visite de Vassiriki Traoré pourrait ainsi marquer un premier pas vers l’apaisement. La solidité d’un éventuel rapprochement dépendra donc de la capacité des deux capitales à transformer le dialogue en résultats concrets.
Flani SORA
