Cela fait bientôt trois ans, par le truchement d’un mandat de dépôt délivré contre lui par la justice, que Youssouf Bathily, ci-devant ancien président de la C.C.I.M. (Chambre de Commerce et d’Industrie du Mali), séjourne à la M.C.A. (Maison Centrale d’Arrêt) de Bamako. L’affaire qui l’a conduit en ce lieu de déshonneur est relative au marché de livraison des masques à l’occasion des élections de 2018. Le sieur avait été entendu le 22 novembre 2022, avec deux de ses collaborateurs, en l’occurrence Cheick Oumar Camara et Lamine Sacko, puis placé sous mandat de dépôt le lendemain, 23 novembre. Depuis, il demeure incarcéré.
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Presque trois ans d’incarcération sans jugement, c’est trop, même en tenant compte de la traditionnelle lenteur de la justice pour des raisons sans doute évidentes que le citoyen lambda ne cerne néanmoins toujours pas bien, estime une large partie de l’opinion nationale. La presse s’est fait l’écho de ce malaise général toute la semaine passée, les médias posant plusieurs questions que lui inspirent différents commentaires reçus çà et là. Cette empathie collective exprimée en faveur de Youssouf Bathily s’explique par d’évidentes raisons. Il n’est pas n’importe qui : il est connu comme un homme d’affaires particulièrement avisé, sérieux et honnête, qui, au-delà de sa personne, a toujours eu grand souci du secteur privé et du Mali. Notable don dans la cité, il offre les garanties nécessaires représentatives, tant par sa moralité que son assise financière. Autrement dit, il n’est pas homme à fuir pour se dérober à la justice. Le procès de l’affaire dite de l’avion présidentiel et des équipements clos récemment a montré, par ailleurs, qu’il existe des acteurs qui méritent de bénéficier au moins de la liberté provisoire en attendant leur jugement, ne serait-ce qu’en payant une caution substantielle. Le fait mémorable est celui de Mahamadou Camara, ancien directeur de cabinet du président de la République, qui a « casqué » une caution de 500 millions pour être libre en attendant de passer devant le mythique procès indiqué ci-dessus, qui le libérera des mailles de la justice.
Un tel happy-end n’est-il pas possible pour Youssouf Bathily ? Dans l’opinion publique, singulièrement dans le secteur privé national où il fait carrière, beaucoup le pensent et rappellent que c’est le même Y.B. qui avait négocié intelligemment et efficacement des millions de litres de pétrole à un moment crucial : E.D.M. en avait fortement besoin, le pays, lui, suffoquait. Au regard de tout ce qui précède, le séjour prolongé de Youssouf Bathily, sans jugement et sans jugement programmé, en tout cas officiellement, est vu au mieux comme une garde-à-vue démesurée, voire une séquestration, si ce n’est un mandat de dépôt oublié quelque part…
Comme au procès clos récemment…
Ce qui intrique beaucoup, c’est que le contrat de fourniture a été accordé officiellement dans l’urgence par le président de la République, Ibrahim Boubacar Keïta, et le chef du gouvernement, Boubou Cissé, en matière de procédures de décaissement et d’inscriptions légales des opérations. Or, se référant (se fondant donc) sur un discours à la nation prononcé le vendredi, 10 avril 2020, par le Président Ibrahim Boubacar Keïta, le Premier ministre, Boubou Cissé, avait adressé sept jours après, le 17 avril 2020, une lettre confidentielle (dont copie) à Madame le ministre délégué auprès du ministre de l’Economie et des Finances (c’est-à-dire lui-même puisqu’il cumulait les deux fonctions de Premier ministre et de ministre de l’Economie et des Finances) pour que la fourniture de 20 millions de masques soient (dans l’urgence donc) soit effective parce que l’élection devait se tenir le lendemain. On comprend que les autorités de la République avaient le couteau sous la gorge. Autrement dit, IBK, le président de la République, et son Premier ministre, Boubou Cissé, chef du gouvernement et non moins ministre de l’Economie et des Finances, sont ceux-là qui ont autorisé de contourner les procédures avec célérité afin que les élections législatives auxquelles ils tenaient comme à la prunelle de leurs yeux se tiennent (peu importe que les règles soient respectées ou pas). On se souvient toujours de la malencontreuse affirmation du Premier ministre d’alors, qui a eu au moins sept jours pour se concerter avec son Président, disant « Covid-19 ou pas, les élections législatives se tiendront ». Et sa lettre confidentielle du 17 avril 2020 mettait particulièrement l’accent sur l’exonération (« – exonérer droits et taxes les produits sanitaires et pharmaceutiques entrant dans le cadre dans la lutte contre le Covid-19… ». Quand le président de la République et son Premier ministre, décident et ordonnent, ceux qui s’y conforment ne sont rien d’autres que comme des soldats qui reçoivent des ordres particuliers. Youssouf Bathily, à travers la C.C.I.M. semble bien être dans ce cas.
Y-a-t-il eu des manquements dans l’exécution du marché signé ? Sans doute pas du tout. En témoigne la lettre confidentielle (n° 0008/MICPI-SG du 30 octobre 2020) du ministre de l’industrie et commerce d’alors stipulant « … Ainsi, conformément aux instructions et recommandations du conseil des ministres, le ministère de l’Industrie et du Commerce a été chargé, à travers la Chambre de Commerce et d’Industrie (C.C.I.M.), d’acquérir, dans l’extrême urgence, vingt millions (20.000.000) de masques de protection à importer et à faire produire localement par les industries et les artisans nationaux. En exécution de ces instructions, le ministre de l’Industrie et du Commerce, a acquis, au terme d’une convention de financement signée entre lui, le ministère de l’Economie et des Finances et la C.C.I.M., vingt millions (20.000.000) de masques et de protection répartis comme suit : – dix millions de masques chirurgicaux ; neuf millions neuf cent cinquante mille (9.950.000) de masques lavables et réutilisables importés et locaux. Je vous prie de trouver ci-joint le tableau de distribution desdits masques », lequel tableau montre clairement que les masques ont bien été fournis. Quelque chose de ressemblant semble hanter le maintien de Bathily en prison : les hauts décideurs ne sont plus atteignables (décédés pour certains, hors du Mali pour d’autres, et des non moins acteurs qui occupent de hautes responsabilités…)
Luc Sidibé Amadou N’Fa Diallo
Source: Le National
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